Manille, pauvreté et la honte du voyageur

Je ne prétends pas être journaliste, et encore moins faire de la géo-politique. À vrai dire, je suis plutôt mauvaise pour ce genre d’exercice. Mais voilà, lorsque l’on voyage on sort de notre zone de confort, et, il faut s’y attendre, on fait quelques fois face à des situations qui n’auraient pas forcément existé dans notre bulle du quotidien. Parce que voyager ce n’est pas que découvrir des merveilles de la nature, c’est aussi se confronter à l’envers du décor d’un pays. Et, lors de mon séjour à Manille je me suis retrouvée, complètement par hasard, dans un quartier pauvre. Enfin par hasard, pas vraiment…

Manille et le Lonely Planet

Loin de moi l’idée de faire de la pub pour le Lonely Planet (guide touristique papier), je tenais à y faire référence car il est le point d’ancrage de cet article. À mon arrivée à Manille je me suis retrouvée seule pendant une journée entière. J’ai donc décidé de me promener un peu dans la ville en attendant l’arrivée de mon amie qui devait me rejoindre. Je pars toujours en voyage avec le Lonely Planet. J’aime la façon dont le guide est construit et il m’a toujours été utile à un moment donné. Je trouve donc, dans le guide, les activités que je veux faire sur Manille et décide de me lancer à l’assaut du Globo de Oro, la mosquée d’or. Je me suis dit que cela pouvait être un bon point de départ pour visiter Manille et le Lonely Planet semblait décrire la mosquée comme un très beau monument à découvrir. Mais, le problème, que le guide n’évoque nulle part, c’est que la mosquée se situe dans un quartier pauvre de Manille. Je me suis donc retrouvée, appareil photo en main, sac sur le dos, dans un quartier où les gens n’avaient pas de quoi se nourrir. Mal à l’aise dans une situation plus qu’inconfortable j’ai du laisser tomber la visite de ce quartier pour me rendre dans le centre historique de Manille.

La mosquée d’or, là où mon périple à Manille a commencé

Manille et la pauvreté

Quand j’évoque la pauvreté à Manille, ce n’est nullement dans un sens dédaigneux. Je ne dis pas que j’ai voulu l’éviter à tout prix, dans une sorte d’indifférence qui pousse le voyageur à fermer les yeux sur ce qui fait mal. Bien au contraire, cette situation a été un véritable choc pour moi, mais un choc révélateur. On le sait bien, on est renseigné, certains pays doivent affronter une pauvreté sans précédent. C’est relayé par les informations et les reportages à la télévision. Mais lorsque vous vous retrouvez face à des gens qui n’ont plus que la peau sur les os, assis, sur des monticules de déchets, et qui tentent, tant bien que mal, de trouver un semblant de reste à manger, ce n’est absolument pas la même chose. Les odeurs de poubelle et de mort, les regards vides des gens qui ne semblent plus rien espérer de la vie, les haillons des enfants qui jouent dans la rue, couverts de crasse, l’entassement des gens dans des «habitations» en tôle froissée, sont autant d’ébranlements qui vous ouvrent les yeux. Voir la misère de ses propres yeux ce n’est pas du tout la même chose que la voir derrière son écran de télévision.

La honte du voyageur

À aucun moment dans ces circonstances je n’ai eu peur. Pourquoi alors me suis-je sentie dans l’obligation de quitter ce quartier? Par honte, je dois l’avouer. D’une part parce que j’étais véritablement affublée comme une touriste avec mon appareil photo et mon gros sac à dos, et je me promenais là, au milieu de gens qui cherchaient de quoi se nourrir dans les poubelles. Comment ne pas avoir honte, quelque part, de sembler vouloir les narguer avec du matériel dont le prix aurait pu les nourrir pour les mois à venir? Comment ne pas avoir honte du privilège qui nous est offert de pouvoir vivre la vie que l’on entend quand d’autres se meurent sur le pavé? Comment ne pas avoir honte de se plaindre pour les petits soucis du quotidien qui ne sont qu’en fait une goutte d’eau dans l’océan de nos vies? Comment ne pas avoir honte de ne rien pouvoir faire pour tenter de les aider? Toutes ces questions me sont venues à l’esprit alors que je déambulais dans ces rues, cernée par des philippins qui ne cherchaient qu’à exister.

Ne pas fermer les yeux

Comment réagir dans ces cas-là? Une fois arrivée dans ce quartier j’ai décidé de ranger mon appareil photo. Non pas par peur, encore une fois, mais dans une idée de respect. Je n’ai qu’une seule photo pour illustrer cet article, comme vous pouvez le constater. Je n’ai pas voulu en faire plus, tout simplement parce qu’en prenant des photos je me serais inscrite dans une démarche malsaine et voyeuriste. C’est en tout cas ce que j’ai ressenti. J’aurais également voulu les aider, mais la plaie de la pauvreté est bien trop béante pour être soignée par une seule touriste. Alors j’ai décidé que le minimum que je pouvais faire c’était de ne pas fermer les yeux. Prétendre ne pas voir la pauvreté extrême, c’est la reléguer au rang d’affabulation et placer ces personnes dans l’inexistence la plus totale. Presque autant que la misère, l’indifférence tue. J’ai donc marché quelques temps dans ce quartier, je ne l’ai pas fui. Et ce que j’ai vu, je peux aujourd’hui en parler, pour rappeler que la pauvreté est une réalité et que derrière le voile d’une destination paradisiaque se cache, quelques fois, la désolation.

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